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A la recherche d’un monde perdu…

A propos de« Letüntvilag »(Lostworld),

documentaire expérimental de Gyula Nemes

(Hongrie, 2008).

(Festival Aye Aye 2009).

Emmanuelle Costet.

 

 

Voici donc un film comme un rêve… un film comme un fantasme… et qui se propose peut-être de nous rendre « un monde perdu » !

… Et voici que sans un mot, il y parvient !

Mais comment, donc, un court-métrage documentaire qui, au premier abord, ne nous montre, sur des images tremblées et surexposées -à tel point qu’on dirait de vieilles archives exhumées- que des ruines, des presque bidonvilles, avec leurs habitants nous évoquant « les misérables » de tous les temps… tout cela sur des notes de musique hésitantes voire discordantes… pourrait-il réaliser ce tour de magie ?...

 

Un bandeau écrit sur le générique de début, nous explique que Kopaszl dam est une péninsule sur le Danube, en plein cœur de Budapest. Et que le tournage du film a eu lieu à cet endroit entre 1998 et 2007.

Munis de cet avertissement, nous nous efforcerons de chasser l’impression persistante, qui a été notre impression première, que ce film a été fait à partir d’images d’archives des années 60 !...

 

Le film commence par mêler des vues de bord de fleuve, des baraques flottant sur l’eau, des pontons ou baraquements grossièrement arrimés sur des tonneaux, plutôt que réelles péniches, à des gros plans de visages, des scènes de pêche sous la pluie, ou à de muettes conversations autour d’un verre.

C’est tout un passé de vies anonymes qui revit là : une goulasch mijote dans une marmite rudimentaire, des chopes de bière s’entrechoquent au retour de la pêche, là on fend le bois, là on écaille le poisson... des chats et des chiens traversent nonchalamment le plan ou lézardent au soleil, des sourires d’enfants solitaires jouant derrière des grillages, s’offrent à la caméra.

 

Après les premiers plans dévalant en cascade, filmés d’un train, ou captés comme dans un miroir convexe et déformant, d’une Nature à la fois magnifiée – le Danube comme une luxuriante Amazone !- et dégradée –les carcasses de péniches ruinées parsèment les berges- ce sont quelques plans de mouettes fendant l’espace qui introduisent l’accompagnement musical inouï de ce film par ailleurs sans paroles!

Entrecoupées par la voix sourde d’un chef d’orchestre invisible, d’un orchestre hongrois apparemment amateur –et qui m’évoque irrésistiblement, je ne sais pourquoi, les fanfares de quartiers ou autres « maisons du peuple » entrevues dans les films de l’ère communiste…- les notes, parfois fausses, qui s’échappent par-ci par-là de l’ensemble, font entendre une répétition d’Egmont, une célèbre ouverture symphonique de Beethoven.

Comment dire l’émotion qui étreint l’auditeur de cette séance de travail audible, mais toujours invisible  ?...

 

Les efforts des musiciens qui répètent patiemment cette musique savante et lyrique, sont à l’unisson des efforts de ce petit peuple du fleuve, que l’on voit tantôt fendre le bois, tantôt briser la glace à l’aide d’une pelle, ou rabibocher des planches qui s’obstinent à se disjoindre !

Ces efforts, ces ratés et ces recommencements, c’est la vie-même, la magie de la vie qui ne témoigne que d’elle-même, et que Gyula Nemes a magistralement fixée sur la pellicule.

Leurs bateaux pris dans les glaces, quelques hommes farouches, bonnets de mariniers et visages burinés, survivent au froid.

La cigarette fumée sous le pâle soleil d’hiver face-caméra, le sciage d’un tronc en cadence sur la musique solennelle et grave, et ce plan d’une poésie fragile où l’un deux lit un illustré en plein vent : il est assis sur un pliant sur le pont d’un bateau, une soupe fume sur une cuisinière archaïque, et la vie, comme le fleuve, s’écoule doucement pour ces précaires habitants.

 

Quelques plans fixes se succédant avec vivacité permettent à la cinéaste de mettre en scène le passage des saisons : on glisse de l’automne ensoleillé à l’hiver enneigé en contemplant le même chat qui fait sa promenade familière sur un débarcadère bordé de barques… celles-ci se balancent doucement dans une lumière estivale, puis se figent soudain, prises dans les glaces !...

A l’inverse, on repasse de l’hiver au printemps par une succession de plans fixes, s’animant peu à peu : hommes cassant laborieusement la glace autour de leur logis de fortune, puis un plan d’eau courant sous la glace en dégel accompagné du son direct de son ruissellement , déjà beaucoup plus mobile, pour finir dans l’apothéose du printemps : le beau bruissement des feuilles d’arbres se mêlant au bruit sourd du fleuve et à quelques pépiements d’oiseaux… Le clapotis d’une gouttière à fond de cale dit la vétusté des lieux…

 

Le printemps, qui devrait voir réaménagement des lieux et bruire

comme une ruche, annonce au contraire la catastrophe : sur un accord d’orchestre plus défaillant encore que les autres, des images de démolition font brutalement leur apparition !

On revoit les mêmes gens… devenus « personnages », dont on suit l’histoire. Il faut partir, évacuer… laisser la place aux démolisseurs !

Dans un jeu de cache-cache avec la caméra, on revoit les enfants.

Où vont-ils aller ? Où seront-ils relogés ? Que vont-ils devenir ?...

Dans les décombres ratissés par les pelleteuses, un petit bus-jouet en fer blanc… un livre… dont on saisit le titre au vol :

« Letünt vilag »… monde perdu !...

On est en effet soudain passé d’un monde à un autre : de même que pour le symboliser, la cinéaste est passée du noir et blanc à la pellicule couleur, de même, il semblerait que sur sa bande-son, G. Nemes ait subtilement substitué, aux ratés de l’orchestre amateur, le final brillant de la même symphonie, interprétée par un orchestre professionnel et virtuose ! –éclairant ainsi plus crûment encore le destin implacable de cet habitat appelé à disparaître, appelé à laisser la place à un complexe nautique rutilant, sur lequel flottera fièrement, en image de fin, le drapeau de l’Europe !

-Tout est dit…

 

Gyula Nemes nous a permis, le temps de son film au lyrisme incandescent, de réaliser ce fantasme : des retrouvailles avec un « objet perdu », un peu comme on l’entend en psychanalyse.

 

Il faut croire que le cinéma hongrois contemporain, et ici le documentaire, n’a pas oublié les leçons de Béla Tarr, dans« Les Harmonies Werkmeister » (2000) … celui qui savait mettre en scène la ronde des planètes autour du soleil, en la personne de quelques « piliers de bar », ivres, gravitant sur eux-mêmes dans la pénombre d’un bar sombre et glauque, et qui s’en trouvait transfiguré !!

 

Nancy, le 12 novembre 2009.